2010 année de l'Afrique

Après la proclamation de l’indépendance des anciennes colonies françaises d’Afrique, des réseaux politiques et économiques ont assuré la continuité du pillage du continent africain, au profit notamment des hommes de pouvoir en France, en plaçant des dictateurs corrompus à la tête des États nouvellement indépendants. 50 ans après, et malgré les discours de rupture, la Françafrique est toujours d’actualité...

2010 Année de l’Afrique

Propagande officielle et contre-vérités...

En cette année 2010, le cinquantenaire des indépendances des anciennes colonies africaines de la France sera célébré en grande pompe par l’ancienne puissance coloniale. Soucieuse de redorer son blason quelque peu écorné par les événements récents (limogeage de l’éphémère secrétaire d’État à la coopération JM Bockel à la demande des parrains de la Françafrique, validation de coups d’Etat constitutionnels ou militaires en Mauritanie, à Madagascar et au Niger, soutien à la succession dynastique d’Omar Bongo etc.), l’ancienne métropole a donc pris en main ce dossier et souhaite organiser des « célébrations concertées » dont la coordination a été confiée au très Françafricain Jacques Toubon.

L’objet de cette manœuvre est clairement explicité par ses promoteurs. Il s’articule autour de trois volets :

«  Réaffirmer, clarifier, renouveler la relation entre la France et l’Afrique, au plus haut niveau, c’est-à-dire sur le plan diplomatique, militaire, économique  ».

Autrement dit, il s’agira de faire un bilan Sarkozyen, c’est à dire décomplexé, des relations franco-africaines. Comme toujours avec notre président, le discours de la rupture sera chargé de faire oublier les actes qui s’inscrivent eux dans une totale continuité, voire dans un regain de la Françafrique la plus prédatrice et la plus néocoloniale. En effet, si le chef de l’État affirme, dans son discours aux ambassadeurs, que 2010 marquera « l’ achèvement d’une rénovation profonde de nos relations avec le continent africain » (rénovation parfaitement incarnée par le très décomplexé secrétaire d’Etat à la coopération Alain Joyandet dont le seul souci affiché est l’influence française et la défense des intérêts des entreprises française sur le continent), il précise que cette année sera dédiée à « la fidélité dans l’amitié et la solidarité ». Il s’agira donc de mêler fidélité et renouveau, une forme de changement dans la continuité en quelque sorte...

«  Le deuxième volet, c’est naturellement de mettre en valeur notre histoire partagée et notre culture commune  ».

Autrement dit, il s’agira de proposer une lecture française et franco-centrée des indépendances africaines, en réaffirmant la thèse d’« une décolonisation réussie, parce que c’est une décolonisation qui s’est faite par consentement mutuel », et « sans coup férir ».Cette vision d’une indépendance octroyée gracieusement par la France à ses colonies africaines sous l’impulsion du grand visionnaire qu’était le Général De Gaulle est cependant très éloignée de la réalité. Malgré la volonté affichée de Jacques Toubon d’ « essayer de raconter l’histoire le plus exactement possible », on est donc en droit de craindre que les Africains comme les Français continueront d’ignorer leur histoire commune, et d’en avoir une vision « totalement partielle, souvent déformée, et quelquefois même manipulée, mais qui en tout cas ne correspond absolument pas à la réalité » pour reprendre les termes du ministre. En effet, le simple fait de célébrer de manière uniforme les indépendances de 14 États, qui ont été obtenues à des dates différentes et dans des conditions diverses, souvent de haute lutte, et parfois au prix d’une répression meurtrière de la part de la France (comme à Madagascar, au Cameroun, ou encore au Tchad) constitue une volonté ostensible de réinterpréter l’histoire. Sans parler de l’histoire africaine anté et post-coloniale dont M. Toubon déplore qu’elle soit insuffisamment connue en France. Sur ce point, on ne peut que lui donner raison, et les énormités scandaleuses du discours de Dakar en sont la plus flagrante illustration.

«  Le troisième volet de cette mission, c’est naturellement tout ce qui consiste à mettre en valeur le rôle et la place des africains dans notre pays.   »

Sur ce point, le discours de Toubon est particulièrement instructif. Les apports des populations africaines à la société française semblent se limiter pour lui au football (il évoque en effet la coupe du monde 2010 et précise que « si la France n’y est pas, nous demanderons à nos amis africains de nous représenter ») et à la musique : « On le sait très bien en matière de musique parce que ça, c’est devenu naturellement, la plus grande musique dans le monde entier, le son congolais, le son de Dakar et les autres, bien entendu ». N’étant pas à une contradiction près, l’ancien ministre se défend de vouloir organiser « une opération folklorique pour faire plaisir aux uns et aux autres », mais affirme qu’« il faut être clair : ce que nous devons faire dans tout ça, c’est bien faire en sorte que nous le démontrions au cours de fêtes, au cours de concerts, au cours de manifestations culturelles qu’on organisera partout  ». Il enfonce d’ailleurs immédiatement le clou, en matière de contradiction comme de relecture de l’histoire « nous le démontrions de manière totalement décomplexée, c’est-à-dire qu’on ne va pas utiliser la musique qui vient de Brazza pour expliquer que les gens qui ont colonisé le Congo à l’époque ont fait des tas de choses qui étaient absolument épouvantables, que les grandes concessions ont traité les gens comme des esclaves etc., je veux dire que, bien entendu l’histoire le dira et il faut le dire, mais il faut dire aussi, le souvenir de Savorgnan de Brazza qui a été un explorateur qui a fait connaître ce qu’était le Congo, […] et qui a porté au monde en quelque sorte, toute une partie de la planète qui n’existait pas jusque là  ». Il fallait quand même oser !

Bref, en plein débat nauséabond sur l’identité nationale, cette initiative française est pour le moins inquiétante. Inquiétante pour nous français, qui allons devoir assister au grand déballage de la propagande françafricaine la plus éhontée. Mais surtout inquiétante pour l’Afrique et les africains, qui vont être dépossédés de leurs célébrations, comme le montre le projet hautement symbolique de « 14 juillet franco-africain » qui verra défiler sur les Champs Elysée des régiments issus des anciennes colonies, dont certains sont responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, et en présence de chefs d’État dont la plupart sont des dictateurs impitoyables et corrompus.

Plus préoccupant encore pour l’Afrique, cette initiative marque la volonté de l’actuel chef de l’État d’affirmer « que l’Afrique est et reste une priorité de la politique française et une priorité en quelque sorte de la géopolitique, c’est-à-dire de la conception que la France a du monde ». En effet, Sarkozy défend la vision d’un monde tripolaire, où l’Eurafrique constituerait un pivot entre les pôles américain et asiatique, garantissant ainsi l’équilibre et la stabilité du monde. Dans cette vision l’Afrique est vue comme un simple objet que se disputent les puissances sans que les Africains aient leur mot à dire. A cet égard, l’allusion de Jacques Toubon à la « véritable bataille pour aller si j’ose dire, coloniser de nouveau les terres africaines, en venant de la Corée du Sud, de la Chine, et d’ailleurs » est révélatrice d’un processus historique de confiscation de la souveraineté visant à s’assurer le contrôle des ressources du continent qui reprend de plus belle, à l’heure où la France s’apprête hypocritement à célébrer le cinquantenaire d’indépendances qui ne se sont jamais réellement traduites dans les faits.


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